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Bidonvilles : une forme urbaine notable

Selon un récent rapport de l’ONU, la planète comptera d’ici 2020 1,4 milliard d’habitants vivant dans les bidonvilles. Pour l’instant, on en compte près d’un milliard, ce qui représente le tiers de la population vivant dans les villes.

Il faut savoir – et le rapport de l’ONU le constate – que les résidants de ces bidonvilles s’y amalgament souvent pour échapper à la misère des milieux ruraux défavorisés où les conditions de vie sont bien plus difficiles que dans les bidonvilles. L’ONU-Habitat propose d’ailleurs à ceux qui viennent en aide aux pays en développement de cesser de financer des projets visant à réduire la migration des ruraux vers la ville, puisqu’aller « en ville est le premier pas vers une sortie de la pauvreté pour beaucoup de gens qui viennent de la campagne ».

Le bidonville est caractérisé par une absence d’infrastructures, une anarchie apparente, une absence de statut foncier clair, une densité extrême, et une pauvreté évidente. Dans le cadre de sa thèse de doctorat sur les bidonvilles de Port-au-Prince en Haîti, Jean Goulet s’est demandé comment il est possible pour les résidants de ces lieux (qui sont environ 1,6 million) de mobiliser les ressources pour mettre en place des services et pour aménager les lieux de façon à en assurer la pérennité.

Malgré l’apparente anarchie de ces espaces urbains, il convient de constater, selon M. Goulet, que le bidonville est une production sociale, autant physiquement qu’en regard de la vie de quartier. En effet, les bâtiments construits dans ces bidonvilles, même si leur qualité peut laisser à désirer, sont planifiés consciencieusement pour permettre leur évolution. Des services publics minimaux sont aussi installés à l’aide du financement engendré par la communauté ainsi qu’en se servant de l’aide internationale. D’autre part, la vie urbaine y est organisée et les habitants parviennent à se divertir autour d’événements culturels et sportifs.

L’approche du développement en Haïti, si approche il y a, relève du « self-help ». Selon Jean Goulet, le développement s’y fait de façon endogène en misant sur les particularités sociales et culturelles des populations habitant les bidonvilles, et en se servant principalement des potentiels locaux. Dans le cas de Port-au-Prince, la communauté se prend en main selon une panoplie de réseaux qui assurent la bonne marche des quartiers. Le premier de ces réseaux est bien évidemment le réseau familial, qui assure l’entraide entre les membres d’une même famille, qu’ils soient sur place ou qu’ils fassent partie de la diaspora.

Au-delà des liens familiaux, le réseau associatif est très important puisque, en quelque sorte, il prend la relève de l’État qui n’est pas présent. Ces comités de quartier assurent la gestion des services publics et participent à l’économie informelle en organisant, par exemple, la revente de l’eau potable, et en présidant à la construction d’infrastructures, aussi rares soient-elles. Un autre des réseaux qui prend beaucoup de place est le réseau religieux. Les groupes religieux sont en effet très présents dans les bidonvilles et exercent une grande influence. Ils construisent, à l’aide des résidants, des temples, des orphelinats, des écoles et des dispensaires auxquels bénéficient leurs fidèles. Ce réseau prend de plus en plus d’importance et peut parfois dominer socialement et physiquement tout un quartier. Bien qu’il s’agisse là d’une bonne chose pour le développement, on peut se demander si la montée des sectes ne pourrait pas avoir à long terme certains effets pervers.

Évidemment, le développement local et communautaire selon l’approche du « self-help » a certaines limites que l’on retrouve dans le cas de Port-au-Prince. Il a d’abord une portée limitée, parce que les protagonistes ont peu de moyens et que les ressources locales sont rares. Il faut dire que la situation politique d’Haïti n’aide pas la situation. Les conflits minent les efforts d’entraide et rendent difficile la saine gestion de l’aide internationale. On peut aussi dire que la population n’est pas toujours mobilisée et que les mobilisations peuvent parfois être violentes et peuvent miner la sécurité dans Port-au-Prince.

Malgré cela, l’analyse du cas haïtien confirme la pertinence de favoriser un développement endogène, par la base. La coopération, la solidarité et l’autonomie sont les valeurs privilégiées de ce type de développement et l’interaction entre les acteurs locaux permet la constitution des réseaux précédemment mentionnés qui font le succès relatif des bidonvilles. Le jeu des relations entre leaders des communautés est le gage du succès de celles-ci.

Selon M. Goulet, quatre visions émergent à propos des bidonvilles. La vision technocratique les voit comme des lieux indésirables et insalubres qu’il faut détruire. La vision humaniste le voit comme un refuge transitoire de démunis. La troisième vision reconnaît le bidonville comme un habitat autoconstruit et viable, et une quatrième voie, le considère littéralement comme une ville autoconstruite ébranlant les schémas traditionnels. Le bidonville serait en définitive, selon Jean Goulet, « un espace pauvre, en transformation, qui optimise de façon surprenante les faibles ressources à sa disposition ».

En regard des constats de l’ONU-Habitat, il faut se rendre à l’évidence qu’il devient nécessaire de se pencher sur le cas de cette forme d’organisation urbaine qui accueille une si grande proportion de la population mondiale.

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