Le partage illégal de contenu québécois et la motivation de ses acteurs

La popularité du réseau de partage de fichiers Bittorrent, imaginé par Bram Cohen, ne fait depuis une année ou deux, aucun doute. En octobre 2006, 312,713 fichiersfurent rendus disponibles sur ce réseau qui crée un « cercle vertueux » en rendant disponible aux autres utilisateurs des parties de fichiers aussitôt qu’elles sont téléchargées. À ce moment, le nombre de fichiers disponibles avait plus que doublé en trois mois. Les statistiques du réseau montrent que ce sont les téléséries qui font l’objet du plus de téléchargements. D’ailleurs, toujours en octobre dernier,71,13% de ce qui était partagé était constitué de fichiers vidéo.

Devant cette prolifération des utilisateurs du réseau Bittorrent et en regard de l’augmentation des transferts illégaux de fichiers, il convient traditionnellement de se demander quelles sont les conséquences du phénomène sur la gestion des droits d’auteur. Nonobstant cet enjeu majeur, il est intéressant de constater quelle place se taille la télévision québécoise au sein de ce réseau, et quelles sont les motivations des participants de chez nous.

Si certains films et quelques épisodes québécois font régulièrement leur apparition sur des sites « généralistes » du réseau Bittorrent, il existe aussi quelques sites spécialisés dans le contenu de la Belle Province. Un des plus populaires et populeux de ces sites (dont nous tairons le nom) agrège un nombre impressionnant de fichiers (9300 environ) extraits de matériel tiré de la télévision québécoise (sans exclure quelques produits étrangers traduits), depuis un peu plus d’un an. On y trouve entre autres des séries télévisées, documentaires, événements sportifs, talk-show, et autres épisodes de télé-réalité. S’y côtoient donc, et ce, quelques heures à peine après leur télédiffusion, les derniers épisodes de « Minuit le soir », « Les étoiles filantes », « Tout le monde en parle », « Loft Story », les matchs du Canadien, et même de bons vieux épisodes de « Symphorien » ou de « Chop Suey ».

Sur ce site, les membres s’engagent, par l’entremise d’un forum de discussion, à téléverser chaque épisode d’une série particulière, de façon à prévenir les dédoublements ou à éviter qu’une série ne soit jamais offerte au partage. À l’analyse dudit forum, l’on constate que la population des 6,800 membres semble surtout composée d’adolescents ou de jeunes adultes. Néanmoins, on y trouve aussi certains individus plus âgés et quelques retraités ( !). Plusieurs des membres sont aussi des expatriés québécois qui s’ennuient de notre télévision ou qui désirent garder un oeil sur leur équipe de hockey favorite.

Une bonne partie des 1,100 téraoctets (1 téraoctet = 1,000 gigaoctets) de fichiers que recense ledit site provient de ses plus prolifiques « téléverseurs ». Le plus généreux de ceux-ci a déjà partagé plus de quatre téraoctets au sein de la communauté des membres du site. Il est difficile de s’imaginer le temps qu’a pu prendre l’envoi de cette quantité d’information, mais le temps investi à enregistrer et encoder toutes ces heures de télévision doit être tout à fait extravagant. Bien sûr, tous ne donnent pas dans ce genre de distribution effrénée, mais plusieurs membres dépassent allègrement le téraoctet envoyé. Il reste que malgré l’efficacité nouvelle des logiciels de capture et d’encodage vidéo, planifier la distribution de ces fichiers ne peut pas être une mince tâche. En plus de contribuer en offrant des enregistrements vidéo à leurs pairs, certains membres participent au financement de l’hébergement du site par l’entremise de dons.

À l’analyse de ce dispositif de partage de matériel piraté, on peut s’interroger sur les motivations des plus actifs participants. Dans quel but un individu sera-t-il motivé à investir son temps dans une aventure qui ne lui rapportera en définitive aucun revenu financier (et à la limite d’hypothétiques problèmes judiciaires) ? Une piste d’explication réside sans doute dans les modalités qu’introduit l’économie de l’information en réseau telle que décrite par Yochai Benkler dans « The Wealth of Networks ». Internet permet à certaines activités de se coordonner selon des mécanismes hors marché :

« Selon plusieurs paramètres différents, des chercheurs ont découvert que dans certaines circonstances, offrir de l’argent pour des activités qui précédemment se déroulaient sans compensation financière peut réduire plutôt qu’augmenter le niveau de participation » (p.94).

« Pour toute culture, il y a certains gestes que les individus préféreront réaliser non pas pour l’argent, mais pour un statut social, la reconnaissance, et probablement, ultimement, des valeurs instrumentales qu’on ne peut obtenir que par l’entremise de transactions sociales » (p.96).

Dans le cas du site faisant l’objet de cet article, les mécanismes qui en assurent le fonctionnement et qui poussent certains des membres à donner de leur temps sont à la fois planifiés par les administrateurs et inhérents à l’esprit communautaire qui émane du site. Le système prévoit d’offrir aux plus prolifiques membres un accès V.I.P. qui facilitera leur navigation, ainsi que la permission d’inviter de nouveaux membres (il s’agit d’un site relativement fermé). De plus, le système calcule le ratio des téléchargements en aval et en amont et permet de présenter les statistiques des membres ainsi qu’un palmarès des champions du partage… ainsi que de ses cancres. Sinon, les membres du site peuvent entretenir leur réputation en participant au forum de discussion et en faisant valoir leurs connaissances de la télévision québécoise, ou leurs privilèges de supermembres. C’est ce qui est le moteur de l’industrie du partage de contenu québécois, et c’est sans doute ce qui fait le succès de sites comme celui dont il est ici question.

Si 2006 a vu l’émergence de services comme YouTube et de succès comme les Têtes à claques, c’est entre autres parce que l’internaute veut avoir le choix, tel que le rappelle le dernier rapport (PDF) sur les tendances d’Internet de la firme VDL2 (voir aussi des entrevues avec un des rédacteurs, Philippe Le Roux surBranchez-vous et Yulbuzz) :

« La multiplication des modèles de diffusion permettant au spectateur de regarder les émissions de son choix à l’heure de son choix (TiVo, télé à la carte, GoogleVideo, iPod vidéo, etc.) sur l’écran de son choix (téléviseur, ordinateur, téléphone cellulaire…), remet en cause le rôle des chaînes et les contraintes de leur grille de programmation. »

Le simple fait d’ouvrir un peu plus leurs contenus permettrait sans doute aux télédiffuseurs de prendre de court les pirates. D’ailleurs, les entreprises médiatiques du Québec auraient sans doute intérêt à s’inspirer de ce qui fait le succès de ces derniers…

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